Editorial

La dette d’EDF : éléments d’analyse

Par Bernard Brun, ancien délégué général d’EDF, et François CAREME, ancien directeur à la R&D d’EDF.

A la suite de la publication ce 31 juillet 2014 des résultats du premier semestre par Henri Proglio, nous entamons aujourd’hui la publication d’une série de points thématiques de fond sur les principales caractéristiques de la situation d’EDF au terme du mandat du pdg sortant, lequel en porte la responsabilité personnelle puisqu’il a décidé d’être l’unique mandataire social du groupe.
Pour commencer cette série, qui nous conduira jusqu’à la rentrée de septembre, nous soumettons ci-dessous au débat public les éléments qui montrent ce qu’est à nos yeux la dette brute d’EDF et l’endettement financier net. Comment résoudre le problème crucial de la dette d’EDF si on ne le mesure pas ? Comment l’Etat, 
actionnaire d’EDF, stratège et régulateur énergétique du pays, peut-il décider en matière de transition énergétique pour la France et de management pour EDF sans que soient portées à sa connaissance ces données de base ? Comment évaluer l’effort financier d’EDF dans le cadre de la transition énergétique sans savoir préalablement comment résoudre le problème de sa dette ? En tout cas, l’interêt d’EDF, entreprise publique, entreprise de service public, et entreprise tout court, est que son mal soit diagnostiqué pour être soigné. Nos analyses ne sont point paroles d’évangile. On peut, on doit en discuter; ce n’est ici que notre version de la vérité qui est proposée; notre version mérite discussion, mais la recherche de la vérité, elle, ne sera pas empêchée : j’y veillerai. BB.

Commençons par l’exercice 2013 pour conclure sur le premier semestre 2014.

La dette brute d’EDF en 2013 est égale à l’ensemble du passif non courant hors provisions (cf le tableau page 19 du document diffusé par Henri Proglio le 13 février 2014), soit 95,290 milliards d’euros (total passif non courant 157,765 moins provisions 62,475). A ce total, il faut ajouter les émissions hybrides (endettement déguisé puisque ces émissions sont rémunérées, non pas par dividendes sur les résultats, mais à un taux d’intérêt fixe ou variable), soit 4,663 milliards (page 19, ligne : « intérêts attribuables aux participations ne donnant pas le contrôle»).  95,290 plus 4,663 = 99,953 c’est-à-dire 100 milliards de dette brute.

Pour obtenir l’endettement financier net de 2013 (EFN), il faut déduire de la dette brute les actifs financiers mentionnés page 18 (à quoi servent-ils d’ailleurs ?), c’est-a-dire  les actifs non courants (183,485) moins les immobilisations (125,327), soit 58,158 milliards.

L’EFN réel ressort à 99,953 moins 58,158 soit 41,795 milliards. L’écart avec les chiffres d’Henri Proglio (35,5 milliards) est lié aux émissions hybrides et aux subtilités liées au passif et à l’actif détenus en vue de leur vente.

Enfin, à l’occasion de la publication ce 31 juillet des résultats du premier semestre 2014, Henri Proglio annonce une diminution de l’endettement financier net de 2,8 milliards : c’est ne pas tenir compte des 4 milliards supplémentaires d’émissions hybrides souscrites en janvier 2014, portant le montant total de ces émissions à plus de 10 milliards d’euros. Ces souscriptions revêtent un caractère légal mais ne sauraient tromper les analystes sérieux : Henri Proglio a ainsi accru la dette d’EDF de 1,2 milliards d’euros dégradant encore les comptes de l’entreprise.

BB, FC, ce 4 août 2014.

Malaise boursier d’Edf

En quoi pouvons-nous employer l’expression de malaise boursier d’Edf ?

D’abord en observant la chronique depuis le début, il y a 5 ans, du mandat qui s’achève ‎: sous Henri Proglio, seul mandataire social de Edf sa, le cours a battu son record de faiblesse (13,390 €), a baissé de 22 % (à rebours du Cac 40 qui augmentait de 20 %), et n’a jamais rattrapé le niveau d’introduction de 32€.

Ensuite, on note un mouvement perpétuel de yoyo qui semble traduire ‎de la part des investisseurs une prise de risque très calculée suivi d’une prise de bénéfices modeste mais sans traîner.

Manifestement, le mandataire social unique d’Edf n’inspire pas confiance et tout repose sur la capacité de l’entreprise Edf elle-même à surmonter la gestion dont elle fait l’objet.

Enfin, concernant la dernière période, il est à noter que selon certains observateurs financiers trois informations affecteraient le cours de bourse d’Edf : tarifs, surcoûts de sûreté nucléaire, cession d’une part de capital par l’Etat. Regardons-y de plus près.

Ces trois explications se décomposent en deux platitudes et une fausse nouvelle.

  1. Première platitude : le gouvernement comme le médiateur national de l’Energie sont contre les hausses de tarifs; les ministres et les médiateurs successifs ont eu, ont et/ou auront des électeurs qui sont aussi des consommateurs d’électricité. Rien de nouveau sous le soleil de la République depuis 1848 ou 1870.
  2. Deuxième platitude : le coût de la sûreté augmente suite à la catastrophe du Fukushima. En voilà une nouvelle ! Mais, tant qu’on y est, n’oublions pas les observations des autorités  de sûreté française, britanique et finlandaise sur l’Epr il y a deux ans.  J’ajoute, en pesant mes mots et en promettant de revenir sur ce sujet ici, qu’il n’y a pas de survie du nucléaire possible sans un nouveau pacte de confiance avec l’opinion fondé d’abord et avant tout sur la sûreté : c’est la raison pour laquelle il faut sortir de l’inertie qui a caracterisé le mandat qui s’achève en matière nucléaire, et dont attestent entre autres les mauvais chiffres de productivité de nos centrales.
  3. Enfin la fausse nouvelle : le gouvernement vendrait une part du capital alors qu’il s’époumone à démentir. Rappelons que l’Etat comptabilise Edf au moins à 32 €, cours d’introduction, tandis que la cession devrait se faire au cours d’aujourd’hui, c’est-à-dire à 26/28.

Le malaise boursier d’Edf  résulte donc de la mauvaise gestion qui a caractérisé le mandat qui s’achève (cf éditorial du 28 mai 2014 sur bernardbrun.fr ;) et non des platitudes et fausses nouvelles qui circulent.

Mais à toute chose malheur est bon : le malaise boursier d’Edf présente au moins l’avantage de mettre enfin en lumière le bilan négatif  du mandat présidentiel finissant, de pouvoir entraîner le non renouvellement en septembre de son titulaire et de permettre par conséquent le redressement, qui peut être rapide, d’Edf‎ et de son cours de bourse. Sur ce redressement aussi, on s’en doute, nous reviendrons prochainement.

Bernard Brun, ce dimanche 15 juin 2014.

Mandat de Proglio : le bilan

Le 15 mai dernier, le pdg d’Edf a présidé la dernière assemblée générale de son mandat, lequel s’achève le 22 novembre prochain.

Désormais, la documentation rendue publique par Henri Proglio est à peu près exhaustive : il est donc possible, loyal et nécessaire d’établir le bilan de son action depuis cinq ans.

Pourquoi dresser ce bilan et comment ?  Quatre principes simples nous guiderons.

Premier principe : s’en tenir à la seule responsabilité de l’unique mandataire social d’Edf, Henri Proglio. Il ne s’agit pas ici de passer en revue tout ce que les cent mille collaborateurs d’Edf ni le groupe lui-même  ont accompli de grand coeur en 5 ans : un blog éternel n’y suffirait pas ! Il ne s’agit pas non plus de s’attacher à la personne physique mais en quelque sorte à la personne morale d’Henri Proglio : c’est l’action du mandataire social unique de Edf sa qui nous intéresse. Et ce d’autant plus qu’il a, dès sa prise de fonction, décidé d’être le seul dans l’entreprise à assurer et donc assumer cette responsabilité-ce fait exeptionnel d’un point de vue général est unique dans l’histoire d’Edf
puisque les statuts permettent la désignation de plusieurs directeurs généraux délégués, mandataires sociaux, ce qui est assez naturel dans un groupe de taille mondiale.

Deuxième principe : les analyses chiffrées que nous proposerons s’appuieront  sur les données publiées par le pdg d’Edf lors de l’annonce des résultats de l’exercice 2013 le 13 février puis lors de l’assemblée générale du 15 mai. En clair, il est exclu de fouiller dans les poubelles de l’histoire ou de l’actualité, ou de commettre, au détriment d’Edf, quelque indiscrétion que ce soit.

Troisième principe : il serait insensé  que la désignation ‎du patron de la première entreprise publique française, premier électricien d’Europe, premier producteur électro-nucléaire du monde, ne soit pas préparée par un débat public sur le bilan et la stratégie à venir, qui plus est au moment où l’on légifèrera sur la transition énergétique !

Quatrième principe : l’indispensable ‎pluralité intellectuelle de ce débat a pour corollaire implacablement logique la pluralité des projets et des candidatures ainsi que Pierre Moscovici l’avait déclaré avant de quitter Bercy ; il reste à savoir désormais si cette déclaration engageait le président de la République et si elle est reprise à son compte par le nouveau gouvernement; c’est un sujet sérieux, car un débat entre projets et candidats au pluriel qui serait étouffé avant la nomination ne manquerait pas de resurgir dangeusement après, au cours de la période brève mais intense qui nous sépare de 2017.

Quatre principes donc. Et quatre constats factuels et chiffrés en première analyse. Henri Proglio a pris ses fonctions en 2009, moment qui constitue le point de référence de son bilan. Que s’est-il passé depuis à la lecture des données publiées ?

Première donnée : en 2009 le cours de l’action d’Edf était de 42 € et il tourne aujourd’hui autour de 28 €.

Deuxième donnée : la dette brute s’élève à ‎100,1 milliards d’€ alors que « l’endettement financier net« , agrégat  mis en avant par le pdg, ne serait que 35,5 milliards d’€.

Troisième donnée : le taux de disponibilité (la productivité) du parc nucléaire est retombée à 79%, chiffre de 2009, ce qui constitue une nette contre-performance‎ à l’échelle internationale.

Quatrième donnée : 2013 a connu‎, même hors « événements (dits) exceptionnels« , une augmentation du temps de coupure d’électricité de 11%.

Voilà donc un premier éclairage de la documentation communiquée par Henri Proglio. Elle donne matière à débat. Pour s’en tenir à l’actualité de ces derniers jours, on ne s’étonnera pas qu’une telle gestion expose le cours de bourse d’Edf à plonger au moindre propos pourtant archi prévisible : une ministre-star qui se déclare hostile à l’augmentation des tarifs ou un journal qui rappelle l’accroissement des couts de la sureté nucléaire à la suite de Fukushima. Il est vrai que les épargnants sont payés, si l’on ose dire, pour se souvenir : sous Henri Proglio, le cours est descendu jusqu’à 13 €.

Bernard Brun, ce jeudi 28 mai 2014.